Fred Turner
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Évènement

Fred Turner analyse la technocratie autoritaire

Invité par Sylvain Bourmeau, professeur associé à l’École de science politique de la Sorbonne (ESPS), Fred Turner, professeur au Département des sciences et de la communication de l'université Stanford (États-Unis), a animé, lundi 3 novembre dans l’amphithéâtre Lefebvre du centre Sorbonne, une conférence en anglais sur la technocratie autoritaire.

Cette rencontre s’inscrivait dans le cadre de la parution de son dernier ouvrage La politique des machines. Professeurs, étudiants et curieux ont pu assister à l’intervention de cet historien de l’informatique sur les racines historiques et les manifestations actuelles de ce qu’il nomme le « technofascisme » : l'usage des technologies pour une vision autoritaire du monde.

Technofacisme : quand la technologie devient instrument de pouvoir politique

Après quelques mots d’introduction, Sylvain Bourmeau a salué l’importance des travaux de son invité : « On lui doit des livres extrêmement importants pour comprendre les mutations numériques et je suis très heureux de l’accueillir aujourd’hui pour cette conférence. » Fred Turner a ensuite débuté son propos avec une question : « Qu’est-ce que le technofacisme ? »

Dans le contexte américain, Fred Turner explique que ce terme désigne « la fusion entre les capacités de la technologie numérique, les incitations au profit qui animent les entreprises et l'histoire très spécifique de la politique nationaliste chrétienne de droite aux États-Unis. » Il a poursuivi en insistant sur les capacités sans précédent des nouvelles technologies aujourd’hui et de ce que cela génère. L’univers numérique, né d’un rêve d’émancipation et d’interconnexion, est devenu, selon Fred Turner, un instrument de surveillance et de contrôle : « Je transporte, comme chacun de vous, j’imagine, un ordinateur entier dans ma poche. Imaginez un rêve autoritaire : j’aurai un porte-parole dans la poche de chacun. »

Fred Turner tenant un téléphone dans la main
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

L’historien a expliqué qu’aujourd’hui, les entreprises ayant besoin d’obtenir le soutien du gouvernement pour pouvoir prospérer, ont tout intérêt à collaborer avec l’État. « Cette collaboration est l'essence même du technofascisme. C'est le moment où les médias numériques, avec tout leur pouvoir, sont mis au service d'un mouvement politique qui est déjà bien établi. »

Il a poursuivi en citant Steve Bannon selon lequel la propagande contemporaine ne cherche plus à imposer un message unique, mais à « inonder la zone » pour transformer « tout en babillage », saturer l’espace public et légitimer « la prise de contrôle de l’État démocratique par un dirigeant autoritaire ».

D'où vient le technofascisme ? De Wiener à IBM

Pour comprendre cette dérive et la provenance du technofacisme, Fred Turner a remonté le fil de l’histoire. Il fait dans un premier temps allusion à « une grande ironie historique » : « Comment l'Allemagne, a-t-elle pu soudainement tomber sous le charme d'un dictateur ridicule, petit et moustachu, Adolf Hitler ? La réponse, selon la plupart des penseurs américains en 1939, 1940 et 1941, était qu'Hitler avait maîtrisé les médias de masse. » Cette partie de l’histoire a créé aux États-Unis une crainte des médias de masse. Ainsi, le défi pour les dirigeants américains pendant et après la Seconde Guerre mondiale était simple : « Si les médias de masse ont créé des masses et, si le fascisme est apparu à cause d'un média unique, comment pouvions-nous développer un style médiatique qui produirait des citoyens démocratiques et égalitaires ? »

Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Fred Turner
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

L’historien est revenu sur l’influence de Norbert Wiener et de la cybernétique, puis sur le paradoxe du mouvement hippie qui rêvait d’un monde sans hiérarchie. « Ce sont des communautaristes qui veulent se débarrasser de la bureaucratie, se débarrasser de l'État et construire un monde dans lequel, comme le suggère ce dessin hippie de 1968, nous ne faisons qu'un et nous échangeons des informations sur une base égalitaire et où nous sommes libres. » Or, « il s'avère que lorsque vous supprimez la bureaucratie d'une communauté, lorsque vous supprimez les institutions d'une communauté et que vous essayez de gouverner en utilisant la conscience et la technologie, l'échange d'informations, vous obtenez un régime de domination par le pouvoir. »

Fred Turner a ensuite rappelé ce que ces récits ont oublié de mentionner : la face logistique de la modernité. Les machines Hollerith (ancêtres des systèmes de tabulation IBM) ont servi la bureaucratie nazie, accélérant le fichage des Juifs et l’infrastructure des camps. D’après lui, « Steve Jobs est revenu chez Apple avec une publicité dénonçant le cauchemar de la surveillance autoritaire. Aujourd'hui, nous n'avons pas le monde imaginé par Norbert Wiener, avec des nœuds d'information individuels partout. » Il a expliqué qu’au lieu de cela, nous avons un environnement d'information profondément intégré avec des appareils connectés les uns aux autres (ordinateur, téléphone, tablette, etc.). « Il s'agit de systèmes intégrés d'échange d'informations et de surveillance. »

Palantir, surveillance intégrée et pistes de résistance

Abordant le présent, Fred Turner a analysé l’intégration massive des données publiques qui renforce les outils du pouvoir exécutif.  Il a commenté un décret américain de 2025 visant à « éliminer les silos d’information » et évoqué l’influence de l’entreprise de services et d'édition logicielle spécialisée dans l'analyse et la science des données Palantir1 dans l’intégration des bases publiques.

« Ce que je veux que vous voyiez ici, c’est une attaque sur deux fronts : ‘abolissons le gouvernement’ d’un côté, et de l’autre, ‘développons les capacités de surveillance du gouvernement, consolidons-les’. » Pour résister, Fred Turner a appelé à abandonner « le fantasme selon lequel communiquer toujours plus suffirait. La démocratie ne dépend pas de réseaux de communication toujours plus performants. La démocratie dépend de la solidarité entre les personnes, au niveau individuel, institutionnel et étatique. »

Fred Turner
Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

En historien des technologies, Fred Turner relie des fils souvent séparés : les mythes libérateurs du numérique, l’économie du profit, et la politique identitaire autoritaire. Il conclut sur une note d’alerte et d’espoir « Vous avez beaucoup plus de pouvoir que vous ne le pensez. Il est temps de s’organiser. »

 

1 L'entreprise Palantir fait l'objet de controverses sur l'aide qu'elle apporte à certains gouvernements pour mettre en place une société de surveillance généralisée au-delà des objectifs affichés de lutte contre le terrorisme, la fraude ou autres délits majeurs.