Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne
Entretien

Robert Badinter raconté par Pascal Beauvais

Professeur de droit privé et sciences criminelles à l’université, Pascal Beauvais a travaillé pendant plusieurs années aux côtés de Robert Badinter. En raison de sa proximité avec ce dernier, c’est à lui que Christine Neau-Leduc, présidente de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a confié la coordination des évènements organisés à l’université les 6, 7 et 8 octobre 2025 autour de la panthéonisation de cette grande figure universitaire.  

Pour mener à bien ce travail, un comité d’organisation composé de trois autres professeurs de droit ayant également collaboré avec Robert Badinter – Hervé Ascensio, Judith Rochfeld et Myriam Benlolo-Carabot – a été constitué. « Concevoir un hommage à une personnalité d’une telle envergure, aux multiples dimensions, imposait de faire des choix tout en respectant notre feuille de route institutionnelle : restituer avec fidélité le lien profond qui unissait notre université à Robert Badinter », détaille Pascal Beauvais.

Au travers de ces trois journées d’hommages, l’idée était de mettre en avant Robert Badinter l’universitaire, l’homme de culture, d’écriture et de transmission et de revenir sur son œuvre écrite pour en explorer l’héritage. Le comité d’organisation a ainsi avancé étape par étape, dans un esprit de consensus, en construisant le programme avec sa famille et ses proches, au premier rang Élisabeth Badinter et Antoine Lyon-Caen, ainsi qu’avec ses anciens étudiants et certains de ses collègues de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. « Mon rôle fut donc d’abord d’écouter et de mettre en valeur toutes ces voix pour proposer un hommage polyphonique à la fois intellectuel, culturel et amical », explique Pascal Beauvais. Ce dernier apporte un éclairage personnel sur qui était Robert Badinter et sur sa place au sein de l’université.

Vous avez travaillé avec Robert Badinter, pouvez-vous nous dire quelques mots à son propos ?

Quelques mots : c’est très difficile ! Tant de très beaux portraits ont déjà été écrits ou dits. J’ajouterais donc un simple témoignage personnel. J’ai rencontré Robert Badinter en 2011 alors que je l’admirais depuis l’adolescence et que son itinéraire et ses combats avaient, sans aucun doute, guidé mes choix d’études et de parcours professionnel. Il achevait alors son mandat de sénateur et portait un nouveau projet : réunir, autour de lui, un groupe de jeunes professeurs de droit capables de produire des analyses juridiques pluridisciplinaires et innovantes permettant d’éclairer les acteurs d’un monde de plus en plus complexe.  

Le retrouver était toujours impressionnant. Mais, il savait, en quelques minutes, instaurer un rapport de confiance et de respect dans lequel les hiérarchies semblaient s’effacer, et où seuls comptaient l’intérêt et le plaisir du dialogue. J’étais toujours frappé par un paradoxe, qui n’était en réalité qu’apparent : tout en étant engagé, avec force et émotion, dans le combat d’idées, il avait une capacité remarquable à aller à l’essentiel et à distinguer, avec toujours mesure et élégance, le point d’équilibre d’une situation. Robert Badinter incarnait l’intellectuel-juriste « total », sur le modèle des philosophes des Lumières, qui nourrissait, de toutes les sciences humaines, sa réflexion sur la Justice - la grande cause de sa vie.  

J’étais également bouleversé par sa capacité intacte d’indignation. Sa sensibilité hugolienne, non seulement dans le combat contre la peine de mort, mais dans la révolte face au sort des « misérables », n’avait absolument pas été altérée par le temps, la dureté des épreuves de la vie ou le vertige des succès (sentiment qu’il ne connaissait d’ailleurs absolument pas). Cette fidélité aux plus démunis semblait puiser à une mémoire intime, que l’on a découverte dans son très beau livre sur sa grand-mère, Idiss. J’ai le souvenir de son regard embué et de sa colère froide après avoir regardé un documentaire sur les naufrages de navires de migrants en Méditerranée. Comme Hugo, choqué par ce qu’il voyait, il transformait son émotion en verbe puissant. L’inaction lui était insupportable. Même s’il ne pouvait pas concrètement, ici et maintenant, secourir ces victimes, il voulait, par sa parole publique, tenter peut-être d’empêcher les prochaines.  

Il avait un profond sentiment de responsabilité, celle de l’homme public dont la parole est écoutée. Il avait la conviction que les idées transforment les esprits et donc le réel et que les mots, lorsqu’ils sont bien formulés, peuvent infléchir le cours des choses. Ses écrits sont ainsi une quête de vérité et, indissociablement, une recherche de justice.  

Quel genre de professeur était-il ?  

Je ne l’ai pas connu comme étudiant, mais les témoignages évoquent un professeur méthodique et pédagogue, qui faisait la part entre ses engagements dans la cité et son enseignement du droit, qu’il prenait très au sérieux. Robert Badinter avait dirigé, pendant plusieurs années, l’Institut d’études judiciaires (IEJ) de la Sorbonne avec enthousiasme. Soucieux d’ouvrir l’université au monde juridique et judiciaire, il invitait régulièrement ses acteurs à venir dialoguer avec les étudiants et il se préoccupait beaucoup de leur réussite aux examens et concours de l’avocature et de la magistrature. Quant à ses travaux de recherche, ils sont d’une grande richesse (une quinzaine d’ouvrages et près d’une centaine d’articles ou de tribunes) : s’il livra, au début de sa carrière, quelques belles études de droit positif, c’est surtout par ses ouvrages et articles à la croisée du droit, de l’histoire et de la pensée politique, qu’il marqua son empreinte sur la vie des idées.

En quoi était-il important selon-vous, que l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne s’associe à l’hommage national en l’honneur de Robert Badinter ?

D’abord, par fidélité. Robert Badinter était l’un des siens. Il était profondément attaché à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il continuait à venir aux rentrées solennelles de l’École de droit de la Sorbonne (EDS), et s’enquérait régulièrement, auprès des collègues, des aspirations de nos étudiants et du devenir de nos enseignements.  

Mais, au-delà de ces liens particuliers, l’université se devait de rendre hommage à un professeur d’exception pour qui la lecture, l’enseignement et l’écriture étaient indissociables d’un constant engagement pour la Justice et la République. Biographe, avec Elisabeth Badinter, de Condorcet, il portait dans son cœur l’idéal pédagogique et scientifique des Lumières : un idéal d'émancipation par le savoir et la liberté de pensée.  

Il laisse un héritage intellectuel et politique riche et fécond, pour penser, et résister, en ces temps de profonde remise en cause de l’idéal universaliste de liberté, d’égalité et de fraternité. La journée d’étude que nous avons consacrée aux écrits de Robert Badinter a mis en valeur ce leg dans le débat public.  

Au fond, en juriste éclairé, Robert Badinter a contribué à un renouveau de l’esprit des Lumières. Que ce soit dans ses livres de réflexion ou de fiction – il écrit de puissantes pièces de théâtre et le beau livret de Claude (d'après le roman Claude Gueux de Victor Hugo) premier opéra composé par Thierry Escaich en 2013 –  Robert Badinter a montré, dans toute son œuvre, la modernité, l’actualité même, des idées des Lumières dans une République aux promesses révolutionnaires encore inachevées : l’égalité et l’universalisme affichés n’immunisent pas contre l’antisémitisme et les discriminations ; l’affirmation de la dignité et de la liberté n’empêchent pas la violence d’État et les peines inhumaines, les droits de l’homme proclamés ne valent pas beaucoup sans garantie et institutions pour les rendre effectifs. Ces écrits sont porteurs de l’idéalisme pragmatique d’un intellectuel en action.